Vers une agriculture sans pesticides en Île-de-France

Maxime Zucca | 27 Mars 2021

Du 20 au 30 mars 2021 se tient, comme chaque année, la semaine pour les alternatives aux pesticides. En Île-de-France, ce n’est pas un petit sujet : les milieux agricoles couvrent la moitié du territoire et 96% d’entre eux font toujours l’objet de traitements agrochimiques. Si l’agriculture biologique progresse, elle reste donc extrêmement marginale ! Depuis 2008, la France s’est engagée dans un vaste programme visant à réduire l’usage des pesticides (Ecophyto). Loin de l’objectif initial de réduction de 50%, leur usage a augmenté de 25 %. Même le terme « échec » est trop faible pour qualifier ce résultat. 

Le rapport de la Fondation Nicolas Hulot et du Basic paru en février 2021 met en évidence que l’augmentation de l’usage des pesticides est surtout le fait d’une boulimie provenant d’un petit nombre d’agriculteurs, les 9% les plus intensifs, qui ont augmenté leur usage de 55% en 10 ans et qui s’agrandissent toujours plus. Tous les autres sont dans une dynamique de stabilité ou de réduction : c’est eux qui peuvent le plus facilement être aidés et accompagnés vers la transition. Mais actuellement, les financements publics alimentent le statuquo : seulement 1% des financements publics contribue réellement à la baisse des pesticides, d’après le même rapport. 

Se passer des pesticides ne peut se faire du jour au lendemain. Il y a, en premier lieu, le sujet de la captivité des agriculteurs vis-à-vis du modèle vers lequel la France et l’Europe les ont poussés : endettés par le recours à des machines extrêmement chères, incités à cultiver des superficies vertigineuses (20% des exploitations font plus de 200 ha en Île-de-France, alors qu’elles ne sont que 4,3% à l’échelle nationale) et sous la pression d’un système de marché hyper concurrentiel et avec des pouvoirs très centralisés. Les négociations commerciales qui se sont terminées il y a peu entre les producteurs et la grande distribution ont illustré une fois encore cette tension et cette pression toujours plus forte sur les producteurs. 

En second lieu, l’arrêt des pesticides nécessite un changement complet d’approche agricole : une agriculture sans pesticides est une agriculture qui s’appuie sur le vivant, au lieu de lutter contre lui. Plutôt que de traquer la moindre mauvaise herbe, elle compose avec et, si possible, s’appuie dessus. Le passage à l’agriculture biologique doit donc s’accompagner d’une réflexion agroécosystemique : favoriser par la présence de végétation naturelle (haies, prairies, bois…) et de mares la présence de prédateurs pour éviter les pullulations de pucerons, de chenilles ou de campagnols ; penser les rotations de manière à maintenir les niveaux de nutriments essentiels suffisants dans le sol ; soutenir les interactions positives entre espèces pour favoriser naturellement la croissance des cultures ; fertiliser les terres avec un digestat ou du fumier produit sur place. C’est un changement total de paradigme qui nécessite une rotation à 180° par rapport à l’agriculture techniciste développée depuis le milieu du XXè siècle et tournant le dos au vivant. 

La transition vers l’agriculture biologique nécessite donc des aides, qui sont fournies dans le cadre de la PAC, une formation et un accompagnement, que des acteurs tels que le Groupement des Agriculteurs Biologique peuvent fournir, et un suivi individualisé. Les Chambres d’Agriculture doivent également jouer un rôle important dans le processus et, en Île-de-France, revoir à la hausse leur priorité accordée à ce sujet.

La sortie des pesticides est une nécessité pour la santé publique : nous sommes toutes et tous concernés. Le moindre de nos cheveux présente des traces de pesticides cancérigènes. Les agriculteurs sont exposés à des doses inquiétantes. Nos champs captants et nos rivières sont contaminés et nous dépensons plus de 500 millions d’euros par an à échelle nationale pour en limiter l’impact. En ce mois de mars, nous allons probablement bientôt sentir dans toute la région l’odeur caractéristique de l’ammoniac, engrais minéral dont l’application va de pair avec ces systèmes totalement en dehors du vivant. 

La sortie des pesticides est tout autant une nécessité écologique. Le déclin de la biodiversité agricole est plus fort en Île-de-France que dans les autres régions : les oiseaux des champs y déclinent de 44% au cours des 15 dernières années, contre 33% au niveau national. Si tous les pesticides posent problème, et bien au-delà du seul glyphosate, chaque période invente son lot de nouveaux produits particulièrement destructeurs. Les années 2000 furent celles des néonicotinoïdes, pesticides enrobés dont l’impact sur l’ensemble de la chaîne alimentaire s’est avéré catastrophique et dont les interdictions se sont succédées, chaque fois remplacées par un produit pire : Gaucho, Régent, Cruiser... Les abeilles sont loin d’être les seules empoisonnées, et même de gros oiseaux tels que les perdrix en ingèrent des doses létales. Une étude publiée dans Nature à l’automne dernier pointe leur effet sur les oiseaux migrateurs en halte, et on sait que le déclin des hirondelles y est en partie lié. Leur interdiction était donc nécessaire et les dérogations récemment accordées sont irresponsables. Un accompagnement individualisé des producteurs de betteraves vers un changement de pratique aurait dû être le choix du gouvernement.

La Région Ile-de-France à la différence d'autres régions s'est engagée à reculons dans l'alternative au glyphosate. Il aura fallu attendre 2020 et les demandes répétées de l'opposition de gauche pour qu'une initiative soit prise et qu'un DIM (domaine intérêt majeur) y soit consacré. Alors que des dizaines de maires ont adopté des arrêtés contre l'utilisation du glyphosate et des pesticides et qu'ils mènent en ce moment une bataille courageuse devant les tribunaux pour permettre la protection de la santé de leurs habitants, la Région demeure désespérément frileuse sur le sujet. 

L’Île-de-France est décidément à la traîne : nous avons l’une des plus faibles part de la surface agricole cultivée en biologique (4,2%). Heureusement, les conversions s’accélèrent, tirées par la demande et la conjoncture. La réussite des uns donne confiance aux autres. Il faut accompagner massivement cette tendance. Les Régions ne peuvent pas tout, car les financements sont principalement européens et nationaux, mais elles peuvent décider d’allouer une part de leur budget à la transition agricole. Les aides actuelles de la Région Île-de-France pour l’agriculture biologique (aides à la certification, aides au maintien) doivent être maintenues, les aides à la diversification doivent être augmentées. De nouveaux contrats avec les producteurs seront passés à partir de critères agro-environnementaux exigeants. L’espace agricole doit être davantage partagé avec les autres êtres vivants et la Région doit jouer son rôle pour financer le maintien d’espaces non productifs (prairies et haies non exploitées, zones humides), servant de réservoirs de biodiversité. 

Les écosystèmes ne sont pas au service de l’humain et l’agriculture n’est pas au service d’un entretien des paysages : nous devons simplement faire cohabiter au mieux les besoins de tous les êtres vivants de notre région, humains et non humains. Ce challenge implique davantage que de seules aides financières, il implique un changement de paradigme. Ce changement, les jeunes générations y aspirent particulièrement. Le retour à la terre s’accompagne de valeurs de respect et d’une volonté d’interaction pacifiée avec le sauvage. Nous devons l’accompagner : les terres franciliennes peuvent s’embellir de toute cette diversité. Au cours de la prochaine décennie, la moitié des agriculteurs et agricultrices partiront à la retraite. L’enjeu du renouvellement sera le grand enjeu agricole de notre mandat. Nous devrons le stimuler et faire de l’Île-de-France une terre d’accueil pour l’agro-écologie et les expérimentations en toute sorte. Notre territoire présente toutes les qualités requises : des terres riches, une demande soutenue, des réseaux fonctionnels. Ne manquent que les conditions pour s’y sentir bien, un écosystème accueillant, ce à quoi nous devons nous atteler. Des sites d’expérimentation pourront notamment avoir cette vocation et y contribuer.    

Les franciliennes et franciliens attendent cette transition. Les mouvements citoyens, tels que celui des coquelicots, appellent à une action politique forte. Île-de-France en commun entend répondre présent et s’engage à faire porter ces combats par l’exécutif Régional de gauche au cours de la prochaine mandature.  



Photographie et tribune par Maxime Zucca

Maxime Zucca

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