Patrick Klugman, avocat : « La réunion non mixte n’est pas une fin mais un outil qui peut être utile pour des victimes »

30 Mars 2021

Tribune. La polémique contre Audrey Pulvar, au sujet des réunions « racisées », à la suite de son entretien sur une chaîne d’information, est riche d’enseignements sur notre fonctionnement démocratique, ou plutôt notre dysfonctionnement collectif. La candidate à la présidence de la région Ile de France a livré quarante minutes d’interview. Une minute sera isolée et partagée à l’infini sur Twitter. Instantanément, un lynchage commença, complaisamment relayé sans aucun égard pour le sens de ses propos.

Quoi que l’on pense de la phrase d’Audrey Pulvar, que l’on trouve maladroite ou malheureuse, ce qui est mon cas, la politique ne peut pas se réduire à la polémique. Le débat public ne peut pas se transformer en un exercice de tir à vue, et si possible à mort, dès qu’un propos est sorti de son contexte ; soit que le tireur agisse seul et de manière anonyme, soit qu’il chasse en meute.

Audrey Pulvar n’est pas née sur Twitter à la faveur de cette phrase demandant à un Blanc de se taire s’il participe à une réunion « réservée aux personnes noires ». Elle parle, pense, écrit des tribunes et des livres depuis longtemps. Elle est une militante féministe de toujours, engagée depuis longtemps pour la préservation de l’environnement, contre le racisme et l’antisémitisme, et jamais prise à défaut sur une vision fraternelle, universaliste et républicaine de sa parole.

« Il existe des paroles inaudibles pour autrui »

Bien avant son investissement en politique, sa voix n’a jamais manqué, y compris quand c’était plus simple pour sa carrière de se retrancher derrière l’impartialité de la journaliste politique qu’elle était. Ce n’est pas la défendre que de rappeler cela. C’est simplement se respecter quant à l’honnêteté de la critique qui lui est adressée.

Enfin, si cette phrase ne jurait pas avec sa pensée, personne d’ailleurs ne l’aurait relevée. Mais il faut aller plus loin sur la question des réunions non mixtes qui défraient la chronique depuis que la présidente de l’UNEF, jadis premier syndicat étudiant et organisation matricielle de toutes les composantes de la gauche politique depuis cinquante ans, en a fait la promotion au micro de Sonia Mabrouk.

Une réunion interdite aux hommes, aux Blancs, est-ce choquant ? A l’évidence, oui. Mais ce sentiment peut être dépassé, et en tout cas complété. Nous apprenons du mouvement #metoo l’importance de la libération de la parole. Tous ceux qui accompagnent des victimes le savent : il existe des paroles inaudibles pour autrui, qui sont souvent, et en premier lieu, indicibles pour les victimes elles-mêmes.

Mise en avant de l’exemple du MLF

Face à ce phénomène d’autocensure, une des solutions thérapeutiques les plus éprouvées demeure le groupe de parole. Le groupe de parole est l’autre nom de la réunion non mixte. Les réunions réservées aux femmes faisaient partie des moyens proposés par le Mouvement de libération des femmes (MLF) il y a cinquante ans, au moment où se réinventait le féminisme militant.

Cela a toujours fait débat, y compris au sein du MLF, mais cela a existé, au milieu ou à côté d’autres moyens de se réunir, de se mobiliser avec des hommes, voire avec d’autres causes ou luttes qui avaient des ressorts communs.

Que des personnes autodésignées comme noires aient ponctuellement besoin de se retrouver entre elles pour échanger sur un vécu commun et permettre de le verbaliser sans regard ni parole extérieurs, cela peut donc se concevoir ; voire même être nécessaire, non comme un moyen de lutte ou un objectif politique, mais simplement comme outil de verbalisation d’un vécu.

L’exemple de la parole des rescapés de la Shoah

Personne ne peut nier l’importance qu’à revêtue le témoignage de rescapés de la Shoah, à la fois dans l’appréhension de l’ampleur du crime que dans sa transmission. Or, pendant des décennies, les rescapés survivants, qui finiront par accorder un temps et une énergie considérables à aller à la rencontre des collégiens et des lycéens, ne pouvaient pas parler, y compris à leurs propres enfants.

Il n’y a que dans certaines amicales d’anciens déportés que la parole était libre, et libre d’ailleurs, pour chacun, de se comprendre sans avoir besoin de parler. Ces réunions étaient fondamentales et elles ont sans doute contribué à forger plus tard la capacité de dire, de témoigner et de partager avec le plus grand nombre.

L’exemple de la parole des rescapés de la Shoah illustre de manière éclairante le cheminement d’une parole d’un entre-soi où elle va être posée pour que plus tard elle puisse être appréhendée par tous. Ainsi, la réunion non mixte n’est pas une fin mais un outil qui peut être utile pour des victimes. Cette distinction est essentielle.

L’égalité ne peut se concevoir hors de l’universalisme

L’indigénisme commence au moment où l’on fait de cet entre-soi, non plus un moyen de libération de la parole qui ne pourrait se déployer ailleurs, mais une revendication en soi. L’UNEF, par la voix de sa présidente, ne s’embarrasse pas de ces considérations. Elle semble promouvoir une société fragmentée et divisée en catégories indépassables, qu’elles soient fonction du genre, de l’origine ou de l’appartenance sociale.

Précisément, tout ce qui concourt à l’égalité ne peut se concevoir hors de l’universalisme, a fortiori quand il ne s’agit plus des victimes mais de militants ou de publics plus larges qu’il faut fédérer. L’enjeu, bien sûr, est que chacun fasse sienne une histoire qui n’est pas la sienne et se l’approprie.

Ainsi, les hommes doivent s’inquiéter de la parité, les Blancs du sort réservé aux minorités, dans un mouvement qui permet à une société de sortir de l’entre-soi et de devenir fraternelle. La gauche a porté tout au long de son histoire ce combat pour l’égalité, de manière consubstantielle à l’instauration de la République.

Tout le parcours d’Audrey Pulvar montre qu’elle continue cette histoire et rien, y compris cette petite phrase, pour peu qu’on la contextualise, ne vient dire autre chose. Elle n’a jamais hésité à dénoncer des personnes ou des groupes qui visent, au nom de luttes pourtant essentielles dont nous partageons les objectifs, à enfermer les individus dans leurs origines plutôt qu’à les émanciper. Le procès qui lui est fait est odieux et, n’était-ce cette clarification nécessaire, probablement inutile.