Entretien d'Audrey Pulvar au journal Le Point, 13 février 2021

Ile de France en commun | 13 Février 2021

La dernière fois que Le Point a reçu Audrey Pulvar, c'était en 2018, en pleine crise des Gilets jaunes. À l'époque déjà, elle ne regrettait pas d'avoir tiré un trait sur sa carrière de journaliste pour s'engager à la tête de la Fondation pour la nature et l'homme, l'ex-ONG de Nicolas Hulot qui troquait, lui, le militantisme pour les ors de la République. Elle disait se sentir plus utile là que dans une rédaction. Et la politique ? « Non, pas pour l'instant », jurait-elle alors. Deux ans plus tard, elle s'engage avec Anne Hidalgo dans la bataille de Paris. Six mois après, c'est sur son nom que la gauche fera campagne aux régionales en Île-de-France. Tout compte fait, la politique…

Le Point : En juin 2017, vous quittiez le journalisme. Vous voilà désormais pleinement politicienne, à l'affiche d'une campagne régionale et, donc, redevable à un appareil, des militants, un électorat. Vous sentez-vous moins libre ?

Audrey Pulvar : (Sourires). Je suis toujours aussi libre. Quand j'étais journaliste, j'avais aussi des comptes à rendre à ma rédaction et aux personnes qui me regardaient, m'écoutaient et me lisaient. Je leur devais la plus grande honnêteté. Aujourd'hui, je suis évidemment redevable envers les Parisiennes et les Parisiens. Je travaille pour eux.

Journaliste, vous auriez pu saluer une mesure prise par Valérie Pécresse, en disant qu'elle allait dans le bon sens, etc. Vous ne le pouvez plus désormais…

S'il arrive à Valérie Pécresse de prendre une bonne décision, je saurai le souligner. Je ne suis pas sectaire. À dire vrai, je ne me considère pas vraiment comme une femme politique. J'ai bien conscience qu'il va falloir que je m'y habitue, mais je suis attachée au fait d'être une citoyenne engagée, une personnalité de la société civile, certes engagée dans une majorité. J'ai une plus grande liberté que quelqu'un qui serait encarté dans un parti politique.

Votre première proposition de candidate, c'est la gratuité des transports en Île-de-France. Un serpent de mer dans bien des collectivités !

C'est un souhait qui a été exprimé par le passé, notamment les communistes en Île-de-France. Je fixe un cap politique qui doit être atteint, progressivement, en six ans. Dès le premier septembre 2021, les transports seront gratuits pour les moins de 18 ans sur l'ensemble de l'Île-de-France et pour les 18-25 qui sont étudiants ou demandeurs d'emploi. Ensuite, très rapidement, ce sera au tour des Franciliens les plus modestes, les travailleurs à faibles revenus, etc. Ce n'est pas irréalisable, croyez-moi.

Je le propose parce que c'est avant tout une mesure de justice sociale. C'est aussi un gain de pouvoir d'achat : beaucoup de jeunes Franciliens dépensent plus de 350 euros par an dans les transports ! Pour une personne qui travaille, c'est quand même plus de 400 euros par an.

Enfin, c'est une mesure écologique. Pour faire face avec responsabilité au défi de l'urgence climatique, il faut modifier profondément les habitudes de mobilités en Île-de-France. Ça ne veut pas dire que tout le trafic automobile va se reporter sur le réseau ferré et de bus, mais une petite partie déjà serait pas mal. Et la gratuité s'accompagne de toute une politique sur la multimodalité : les réseaux vélos, les voies réservées au covoiturage et à l'autopartage… Tout le monde se gargarise des mots « transition écologique », « climat », « écologie », certains prétendent même vouloir sauver la planète sans comprendre qu'elle nous survivra et que ce qui doit être sauvé, c'est nous ; mais quand il s'agit de rentrer dans le dur, d'aller sur des mesures structurantes qui permettent de changer les modes de vie, il n'y a plus personne au rendez-vous. J'y serai.

Je refuse que la gratuité des transports soit financée par plus d’impôts pour les Franciliens.

Comment allez-vous la financer ?

Il y aura d'abord la mise en place d'une taxe sur les modes de transports les plus polluants. Quand on sait que l'Île-de-France est particulièrement touchée par les émissions liées au transport de marchandises par camions notamment, c'est une mesure importante. Quand j'ai proposé cela, il y a quelques semaines, on me disait : « Oh la la, c'est n'importe quoi, jamais la région n'aura les capacités légales de le faire. » Pourtant, la loi climat, dans son article 31, si elle est votée, autorisera les régions à lever une écotaxe, à leur niveau, sur les transports polluants. J'en suis ravie parce que je refuse que la gratuité des transports soit financée par plus d'impôts pour les Franciliens. Nous proposons également une taxe sur l'e-commerce, qui explose dans notre région, et qui provoque d'ailleurs bien des difficultés, des encombrements sur les routes, des détritus supplémentaires dans les villes… Vous parliez de serpent de mer. En voilà un : la fiscalité régionale. Je propose des Assises de la fiscalité régionale. D'autres présidents de région, je pense notamment à Carole Delga en Occitanie ou à l'Alsace, le réclament depuis longtemps. Nous serons plusieurs, si je suis présidente de région, à réclamer un droit des régions à lever des taxes.

Montpellier et d'autres villes en France sont parvenues à mettre en place cette mesure. Mais l'Île-de-France, c'est une autre échelle !

Ce serait en effet une première. Il y a une trentaine de villes en France qui ont mis en place la gratuité des transports totale ou partielle. Beaucoup de villes dans le monde le font et un pays entier : le Luxembourg, qui n'est certes pas le plus grand de par sa taille. Quand l'Île-de-France y sera parvenue, elle sera pionnière. Si mes adversaires politiques sont si prompts à lever leur bouclier contre cette proposition, c'est parce qu'ils craignent que d'autres régions le réclament. Et bien tant mieux ! On oublie trop souvent que l'Île-de-France est une région d'innovations. Elle peut aussi faire de l'innovation sociale et écologique.

Les débats vont commencer au Sénat et à l'Assemblée nationale sur le référendum sur le climat et la biodiversité qui a été réclamé par Nicolas Hulot et nombre d'associations environnementales. Enfin ?

Ce référendum est un enfumage spectaculaire. Il faut revenir à l'origine de cette promesse. C'était l'une des deux principales demandes de Nicolas Hulot quand il a accepté d'intégrer le gouvernement en 2017, avec la création d'une assemblée citoyenne du long terme qu'Emmanuel Macron appelait « chambre du futur ». Nous n'avons eu ni l'une ni l'autre. Si l'inscription de la protection de l'environnement dans l'article premier de la Constitution est revenue sur la table, c'est à la faveur de la convention citoyenne pour le climat, pas du président de la République. Aujourd'hui, il nous dit qu'il va soumettre l'organisation d'un référendum au Parlement, tout en sachant pertinemment qu'il n'aura jamais la possibilité de l'organiser. La raison est simple : jamais la droite sénatoriale, majoritaire, n'acceptera la rédaction proposée. Jamais l'Assemblée ne sera d'accord avec le Sénat. Libre à Emmanuel Macron ensuite de se défausser, jurant que ce n'est pas de sa faute mais de celle des parlementaires. S'il était transparent, il pointerait du doigt la majorité sénatoriale. Il sait tout autant qu'en organisant ce référendum à moins d'un an de l'élection présidentielle, il en détourne l'objet.

Le projet de loi climat, issu des travaux de la convention citoyenne, a été présenté en conseil des ministres mercredi. Est-ce à la hauteur de vos attentes ?

Vous savez, les mots ont un sens. Quand Barbara Pompili a été nommée, le mot « solidaire » a disparu de l'intitulé de son ministère. La solidarité a disparu de la politique de transition écologique du gouvernement. Aujourd'hui, voilà une loi qui ne prévoit rien en termes d'accompagnement social. C'est caractéristique de la vision d'Emmanuel Macron sur la question climatique. Pire, il répète l'erreur qu'il a faite lors des Gilets jaunes et de la taxe carbone en 2018. À l'époque, nous étions nombreux à alerter depuis plusieurs mois le gouvernement sur le risque d'augmenter la trajectoire carbone, alors que les prix des carburants étaient hauts, sans accompagnement social, sans que le produit de cette taxe soit dédié à l'accompagnement des classes populaires, des artisans, des petites entreprises et des classes moyennes qui en subissaient l'impact. Trois ans plus tard, Emmanuel Macron et le gouvernement oublient une nouvelle fois les catégories populaires qui risquent d'être touchées par ces changements.

De quoi manque cette loi ?

D'ambition ! Elle promet une division par deux de l'artificialisation des sols, mais à aucun moment il n'est indiqué que cette mesure doit être inscrite dans les schémas régionaux d'aménagement, de développement durable et d'égalités des territoires, à aucun moment il n'est dit qu'elle doive être imposée dans les plans locaux d'urbanisme (PLU) ; qui sont des documents contraignants. On nous parle d'un moratoire sur les équipements commerciaux dans les périphéries, exception faite des entrepôts de e-commerce et des zones commerciales de moins de 10 000 m2. C'est 80 % du parc ! Toute cette loi est une vaste blague. On se moque du monde. Et ce n'est pas moi toute seule qui le dis, mais 110 organisations et associations environnementales et le Conseil économique social et environnemental (CESE), qui n'est pas un repère de gauchistes invétérés. Je veux bien être traitée de « bobo écolo gaucho inconsciente », mais tous les gens sérieux qui regardent cette loi, y compris les scientifiques, disent qu'elle n'est pas à la hauteur. J'aurais tant aimé que le gouvernement nous donne tort, mais malheureusement la déception est encore au rendez-vous.

Vous parlez de déception, mais cette semaine la ministre Barbara Pompili a annoncé l'abandon du projet d'extension de l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle que beaucoup d'écologistes dénonçaient. Voilà un contre-exemple !

Et je dis bravo ! C'est une bonne mesure et je n'ai aucun problème à le dire. Quand le président de la République a annoncé la suspension des discussions sur le Mercosur, j'ai applaudi. Il n'empêche, ce renoncement de l'extension de l'aéroport doit être doublé par un accompagnement des personnes à qui l'on a promis des emplois et des entreprises, à qui l'on a promis de l'activité.

Il n’y a pas d’accommodements à avoir avec la laïcité.

Vous êtes d'accord sur bien des points avec Europe Écologie-Les Verts. Pourquoi ne pas vous allier avec eux pour les régionales ?

Il y a d'abord un premier tour et peut-être qu'ensuite nous trouverons enfin un chemin commun. Je n'en doute pas. Chacun porte aujourd'hui une partie du débat. La situation économique, sociale et écologique est très grave, le gouvernement ne prend pas ses responsabilités et l'actuelle majorité francilienne de Valérie Pécresse ne va pas dans le bon sens. Il faudra tôt ou tard que les forces de la gauche écologiste s'allient. Jamais ses sujets n'ont eu une telle audience dans la société.

Mais divisée, comme elle l'est, les rênes du pouvoir s'éloignent…

Attendez ! C'est à la fin du bal que l'on paie les musiciens. L'heure est à présenter nos projets sur l'écologie, la justice sociale, l'économie, etc. Mais il est vrai que sur la gratuité des transports, je suis déçue qu'EELV et leurs amis, mais aussi le Parti communiste – qui a tellement défendu cette idée par le passé –, ne soient pas avec nous dans ce combat très ambitieux.

Estimez-vous, comme l'a dit Anne Hidalgo il y a quelques mois, qu'Europe Écologie-Les Verts a « un problème de rapport à la République », les appelant même à « sortir de leurs ambiguïtés » sur la laïcité ?

Je ne vais pas remettre une pièce dans la machine. Ma candidature est de gauche, écologiste, mais aussi, et j'y tiens, profondément républicaine. Notre boussole avec Île-de-France en commun, c'est la République, rien que la République.

Un professeur de philosophie de Trappes, dans les Yvelines, est placé sous « protection rapprochée » après avoir dénoncé la menace islamiste. Encore une fois, la gauche s'entre-déchire là-dessus. Quel regard portez-vous sur cela ?

Il y a une situation particulière, à propos de cet enseignant, à Trappes. Il faut rester prudent dans l'expression sur ce cas. Je ne vous dis pas que le débat n'existe pas, bien au contraire. Je suis de celles et ceux qui considèrent qu'il n'y a pas « d'accommodements » à avoir pour la laïcité. La République est pleine et entière. Elle dit tout dans sa devise et dans la loi de 1905. Je considère que la devise républicaine et la loi sur la laïcité sont l'Alpha et l'Omega de l'organisation de notre société. Cela n'empêche pas de s'attaquer aux dérives religieuses ni de dénoncer le fait que la promesse républicaine ne soit pas tenue. Les discriminations à l'embauche, le racisme, l'antisémitisme, les frictions entre les religions et la République… Ce sont des plaies, elles sont là. Il faut s'y attaquer, mais sans casser le thermomètre. Il ne suffit pas de dire « liberté, égalité, fraternité », il faut se battre pour défendre chaque mot de cette devise, mais sans les trahir. Tout le monde défend la liberté, tout le monde se plaint que l'égalité ne soit pas au rendez-vous, c'est vrai ! Mais très peu de gens parlent de la fraternité. C'est pourtant un volet important de la reconstruction de la République, qui plus est quand on sortira de cette crise sanitaire.

Beaucoup voient Anne Hidalgo candidate à l'élection présidentielle de 2022. Et vous, vous y croyez vraiment ?

Ma conviction profonde, c'est qu'Anne serait la meilleure candidate à gauche. Celle qui fera la synthèse entre l'écologie et la justice sociale. Ce sera sa décision. Il est trop tôt pour en parler.

Et si elle se retrouve face à Emmanuel Macron ?

Elle en fera du petit bois !

Vous avez été récemment la cible d'articles de presse qui ne vous concernent pas vous, mais votre père…

Je ne fais pas de commentaire sur ce sujet. J'ai vu et lu beaucoup de messages de soutien et j'ai remercié les personnes qui les avaient écrits, une à une, en privé. J'ai fait une déclaration à l'AFP que j'ai voulu la plus complète et précise possible. Je ne peux pas vous parler de climat, de politique et dans le même temps de ce sujet-là. Ce serait difficile pour moi et insupportable pour les victimes.

 

Retrouvez l'interview d'Audrey Pulvar en accès libre également ici

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