Journée mondiale de l'eau : les enjeux franciliens

Maxime Zucca | 22 Mars 2021

Ce lundi 22 mars est la journée mondiale de l’eau. Cette eau qui peut nous sembler être une ressource inépuisable, dont l’abondance au quotidien ne dépend que d’un simple mouvement du poignet. Cette eau de pluie, qui rend morose certaines journées d’hiver, mais qui arrose nos cultures, nos potagers. Cette eau qui parfois, déborde et inonde, jusqu’à menacer nos habitats. Cette eau de vie, qui accueille des millions de libellules, d’oiseaux, de crustacés, d’algues ou de poissons. Cette eau qui coule dans les rivières, qui charrie tout ce qu’elle a croisé sur son chemin, depuis les pesticides des grandes cultures aux trop-plein des eaux usées urbaines lors d’orages. Cette eau, dont nous avons parfois oublié le cycle, l’origine, et la destination, car tout, ou presque, repart à la mer, y compris les mégots que nous jetons encore nonchalamment dans le caniveau, comme s’ils disparaissaient par magie dans une grande poubelle entretenue par un peuple inconnu, sous nos pieds. 

En matière d’eau, l’Île-de-France n’est pas en reste. La Seine et la Marne occupent l’espace médiatique, mais ce ne sont pas moins de 4557 km de cours d’eau permanents qui irriguent la région. Des rivières magnifiques parcourent nos départements : l’Epte dans le Val d’Oise, le Petit et le Grand Morin dans le nord de la Seine-et-Marne, le Loing ou le Lunain dans le sud, la Juine, l’Orge ou l’Essonne dans le département du même nom, la Mauldre et la Vaucouleurs dans les Yvelines… Une liste exhaustive occuperait trop d’espace. Obstacles à l’urbanisation, certains de ces cours d’eau ont été effacés, niés, recouverts de béton. La Bièvre à Paris en est une illustration, et le projet de la rouvrir est enthousiasmant. Des collectivités s’y sont déjà attelées. Le Syndicat intercommunal pour l’aménagement hydraulique des vallées du Croult et du Petit Rosne, dans le Val d’Oise, a par exemple restauré avec succès le Petit Rosne qui avait été enterré lors de l’extension de la ville de Sarcelles. Sans être toujours recouvertes, les rivières franciliennes, comme ailleurs en France, ont trop souvent été canalisées, rectifiées, curées, pour les maîtriser, les domestiquer. Les écologues et ingénieurs des temps modernes voient désormais les choses d’un autre œil et de grands projets de restauration écologique, de reméandrage, de végétalisation des berges adviennent ici et là pour le plaisir des riverains, de la faune et de la flore. 

La restauration des rivières est essentielle pour la biodiversité. Elle présente également un intérêt pour la sécurité des populations : une rivière qui serpente, au lieu de filer tout droit, débordera moins fort et moins vite lors des pluies orageuses qui nous surprennent parfois. Surtout, il convient de leur laisser des espaces de débordement pour limiter les inondations en aval. C’est l’objet de la politique de restauration des zones d’expansion de crues, à laquelle la Région doit prendre toute sa part, en lien avec les collectivités locales et l’Agence de l’eau. Des espaces mixtes mêlant accueil de la biodiversité, lieu de promenade et rétention des eaux de pluie ont déjà été réalisés, tels qu’à Gonesse, au Vignois. Les projets d’aménagement de la Bassée pour la mise au grand gabarit de la Seine doivent absolument être abandonnés, tant leur impact sur la biodiversité est fort et leurs conséquences sur l’inondabilité en avale est incertaine. Nous devons au contraire nous tenir prêts pour la crue centennale : il y a urgence à restaurer l’inondabilité des grands cours d’eau tels que la Seine et la Marne tout au long de leurs cours dans les espaces non habités. Les solutions techniques, tels que les casiers qui vont être d’expérimentés, ne sauraient suffire. 

L’amélioration de la qualité des eaux et la réduction du risque d’inondation passe également par une gestion alternative des eaux pluviales. Lorsque les pluies d’orage tombent sur le bitume, elles ruissellent en grande quantité vers les caniveaux et ne peuvent être toutes redirigées vers des stations de traitement. Elles charrient avec elles toutes sortes de polluants qui se retrouvent directement dans les rivières, tout en renforçant leur puissance et l’onde de crue. La désimperméabilisation des espaces bétonnés est donc un enjeu que nous devons prendre au sérieux. Cela consiste à favoriser l’infiltration dans le sol des eaux pluviales, qui rejoindront ainsi les nappes phréatiques, dont les mouvements sont beaucoup plus lents, et qui alimenteront les rivières lors des périodes plus sèches. Tous les nouveaux espaces bâtis doivent ainsi se pourvoir d’objectifs de maintien en pleine terre sur la moitié de leur surface ou, s’il s’agit de milieu déjà très dense, de travailler à des dispositifs permettant la rétention des eaux de pluies telles que les toitures végétales. 

L’eau est également un vecteur de circulation, pour les humains comme pour les poissons et les sédiments, et ces besoins entrent parfois en contradiction. La navigation fluviale n’est pas une fin en soi : elle doit être maintenue et encouragée dans la limite de ses impacts environnementaux. Le Schéma Régional de Cohérence Écologique d’Île-de-France identifie tous les obstacles à l’écoulement à résoudre en priorité et nous devrons soutenir financièrement cette ambition bien plus que ce n’est actuellement le cas. Les truites de mer reviennent déjà dans l’Oise : nous devons favoriser la migration des saumons et des aloses vers leurs sites de reproduction historique dans le bassin de la Seine. Le retour du Castor dans l’Essonne pose les bases d’une recolonisation naturelle à laquelle les pouvoirs publics peuvent donner un coup de pouce en améliorant ses conditions d’accueil et de déplacement.

Les zones humides tels que les marais ont un rôle crucial dans le cycle de l’eau : elles fonctionnent comme des éponges, captant l’eau de pluie en hiver et la restituant lors des périodes plus sèches. Après les avoir asséchées et drainées un peu partout, on voudrait parfois reconstituer des bassins de rétention artificiels pour jouer ce même rôle ! Il est primordial de préserver les zones humides qui nous restent, et la Région dispose des compétences adaptées pour cela, notamment à travers la politique des réserves naturelles. Nous devons également accompagner la restauration de nombre d’entre elles : le retrait des drains peut, par endroit, permettre la reconstitution de ces espaces. La Bassée, vallée alluviale de la Seine entre Montereau et le département de l’Aube, est une zone humide d’importance nationale dont nous devons accompagner le réensauvagement et non l’artificialisation. 

L’eau, enfin, coule depuis ses sources, situées à travers toute l’Île-de-France. Nos forêts en sont les châteaux d’eau : les politiques forestières sont donc intimement liées aux politiques de l’eau. Cela est encore plus criant pour les politiques agricoles. De nombreuses rivières prennent leurs sources à proximité immédiate de cultures, et ces petits cours d’eau, naturellement très riches en oxygène et pauvres en nutriments, abritent une faune spéciale. C’est notamment là que viennent frayer les truites, là que l’on trouve les dernières écrevisses indigènes ou là que les perles, ces petits insectes méconnus, peuvent encore péniblement survivre. Mais ces cours d’eau sont généralement contaminés dès leur source par les effluents agricoles, et les fortes concentrations en nitrates favorisent la prolifération de certaines algues, ce qui rend le milieu inhospitalier pour de nombreuses espèces, qui disparaissent de la région. Sous ces champs se trouvent également les nappes réserves d’eau potable utilisées dans nos villes. La situation des sources s’est améliorée en Seine-et-Marne, mais l’eau y est encore non potable dans de trop nombreuses communes. Au-dessus des champs captants de la ville de Paris, situés aux confins de la Région et parfois même en dehors de celle-ci, la ville passe des contrats avec les agriculteurs pour qu’ils y améliorent leurs pratiques et se convertissent à l’agriculture biologique. Ces systèmes vertueux doivent être encouragés et la Région doit soutenir les collectivités de taille plus modestes qui n’ont pas, comme Paris, les moyens de ce type d’action. 

La Loi NOTRe a permis aux Régions volontaires de prendre en charge l’animation de la politique de l’eau. Les Régions ont ainsi la possibilité de devenir une « autorité principale » de coordination et de concertation. Pourtant, la Région Île-de-France a fait le choix du désengagement en matière de politique de l’eau, au motif qu’il ne s’agit pas d’une compétence obligatoire. Au cours du prochain mandat, nous reprendrons et assumerons cette compétence pour répondre aux multiples enjeux liés à la consommation, au traitement, à l’infiltration, à la pollution, aux inondations, à la circulation, aux aménités et, particulièrement, à la biodiversité – qui n’a pas la capacité d’envoyer ses lobbyistes infléchir les politiques en la matière. Notre rôle est aussi de porter sa voix. 

 

Photographie et tribune : Maxime Zucca 




Maxime Zucca

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