"Demain, le multiple" : la tribune d'Audrey Pulvar dans le journal Le Monde

Audrey Pulvar | 30 Mars 2021

Audrey PULVAR le monde Ile de France en commun

 

Tribune. 95 000. C’est le nombre de personnes qui, en cette fin mars, ont perdu la vie, en un an, dans notre pays, victimes du Covid-19. Un terrifiant bilan, hélas provisoire, auquel s’ajoutent le basculement de 1 million de personnes déjà précaires dans la grande pauvreté, les tourments d’une jeunesse sacrifiée, l’angoisse permanente pour des dizaines de milliers de chefs d’entreprises, de petits commerçants et artisans, le casse-tête quotidien de parents, sans recours devant des écoles fermées pour cause de nouveaux cas détectés.

Tandis que monte la troisième vague, soignants, enseignants, personnels qui accueillent des enfants, accompagnants de personnes en grande vulnérabilité, convalescents Covid long se remettant mal ne cessent de nous alerter sur la gravité de la situation et leur propre état d’épuisement physique et mental…

Pourtant, un sujet, un seul, occuperait les esprits depuis 72 heures, si l’on en croit réseaux sociaux, chaînes d’info et comptes propagateurs de haine : les propos que j’aurais tenus, intimant « aux Blancs » le silence, quand il s’agit de parler de racisme. Bigre ! Celles et ceux qui ont pris la peine de m’écouter savent, à condition d’honnêteté, qu’il n’en est rien.

Toujours engagée au service des luttes pour les libertés

Mais, par un spectaculaire retournement, là où je refusais le principe de réunions totalement fermées – j’ai dit mon opposition aux réunions « interdites à » –, là où j’invitais simplement à écouter, sans l’interrompre, la parole de victimes, qui doivent pouvoir être les premières à s’exprimer, la droite et l’extrême droite, complaisamment relayées, ont fait croire et répété à l’envi que je voulais empêcher la parole.

Jamais je n’ai dit vouloir réduire au silence une partie de la population, pour quelque motif que ce soit, et encore moins pour sa couleur de peau. Jamais je n’ai prononcé ni conçu les mots « les Blancs doivent se taire », phrase pourtant répétée à l’infini par des éditorialistes pressés d’en découdre et des zélotes de la pensée étroite. Une telle phrase ne m’aurait même pas effleuré l’esprit, tant elle est contraire à tout ce que je suis, à tout ce que je porte et tout ce pour quoi je me bats.

D’abord parce que, en tant que citoyenne de toujours engagée au service des luttes pour les libertés, contre les discriminations, pour l’égalité des droits de toutes et tous, je ne conçois les combats émancipateurs que partagés. Je suis, je l’ai dit, écrit et répété, une féministe qui n’imagine pas progresser sans emmener avec moi les hommes, nos frères, nos fils, nos compagnons.

Les groupes dits en « non-mixité » n’ont pas ma préférence

Ensuite parce qu’en tant qu’élue, au service des Parisiennes et des Parisiens, que je sers chaque jour, c’est avec tous les maires d’arrondissement, quelle que soit leur couleur politique, c’est dans tous les quartiers et pour toutes et tous, qu’ils aient ou pas été nos électrices et électeurs, que je mets en œuvre la politique voulue par Anne Hidalgo et notre majorité, dans le périmètre de ma délégation, pour une amélioration, entre autres, de l’alimentation en restauration collective pour les enfants à l’école, les personnes âgées en Ehpad, les personnes aux ressources limitées, en restaurants solidaires, l’implantation d’épiceries solidaires de proximité, la valorisation du « produire proche », la juste rémunération des agriculteurs et agricultrices dont les productions alimentent Paris et qui créent de l’emploi inclusif, non délocalisable.

A une question posée sur les groupes de paroles dits en « non-mixité », c’est-à-dire accueillant des personnes victimes d’un même type de discriminations, pour les mêmes raisons, j’ai répondu, comme déjà plusieurs fois par le passé, que ces groupes n’avaient pas ma préférence, mais que je peux concevoir, entendre, la nécessité pour des personnes discriminées, en raison de leur sexe, de leur couleur de peau, de leur orientation ou de leur identité sexuelle, de se retrouver « entre elles », pour échanger, se rasséréner, trouver ensemble les moyens de se protéger d’autres exactions.

Ces groupes existent depuis des décennies, ils ont permis l’émancipation de la parole, le réconfort pour des personnes en grande détresse, la sensation, presque libératrice, de se savoir soudain moins seule face à l’adversité quotidienne. Ils ont donné, à beaucoup, « la force de regarder demain ».

C’est aux victimes de s’exprimer les premières

Prenant l’exemple d’un groupe qui pourrait réunir des personnes discriminées en raison de leur couleur de peau ou de leur origine, j’ai évoqué la possibilité que d’autres militants ou citoyens qui ne sont pas victimes de racisme y participent, sans difficulté, mais à condition, et je le maintiens, comme chaque fois que l’on assiste à ce genre d’échanges en tant qu’allié, d’être d’abord dans une écoute bienveillante de la parole des personnes discriminées. C’est aux victimes de s’exprimer les premières.

J’ai utilisé le verbe « se taire », parce que c’est généralement ce que l’on fait, quand on veut réellement écouter l’autre, avant ensuite de prendre la parole… J’ai ajouté que c’est ce que moi-même je fais, quand il m’arrive d’assister à des réunions de groupes de victimes de discriminations ne m’atteignant pas au premier chef. Ecouter, entendre, partager ensuite. C’est le principe même de fonctionnement de ces groupes où se retrouvent des victimes, quelles qu’elles soient.

D’aucuns y ont vu une forme de sommation au silence. A tort. A celles et ceux que ma formulation a pu heurter, en leur donnant la sensation que je voulais d’emblée les exclure, je veux dire ici que tels n’étaient ni mon propos ni mon intention. J’ai toujours choisi l’expression de la parole, l’échange et la pédagogie, dans des conditions de débat apaisé.

Vous mentez et vous le savez

Aux autres, les polémistes de réseaux, les dévoreurs de lumière de studios jamais rassasiés d’être vus, jamais à court d’ires, d’excès égotiques, d’effets de manches, qui me traitez de « racialiste », d’« indigéniste », me taxez de racisme, je vous le dis : vous mentez. Vous mentez et vous le savez.

Jamais las de discréditer qui ne hait comme vous, vous faites fi, à dessein, d’années de combats, auprès d’associations féministes et antiracistes, de mon implication sans faille, constante, dans la lutte contre l’antisémitisme, des nombreux textes et prises de paroles en ce sens ont jalonné mes années d’engagement et m’ont souvent déjà valu vos hourvaris.

Qu’on me permette de rappeler qu’ils et elles peuvent témoigner par centaines, par milliers, qui m’ont entendue dire et répéter dans des dizaines de tables rondes et conférences sur l’égalité des droits, sur le féminisme, contre le racisme, que les luttes d’émancipation se mènent ensemble ; que le féminisme n’est pas qu’une affaire de femmes, mais bien une question de société, et que, pour que l’égalité progresse réellement, nous avons toutes et tous autant besoin de femmes que d’hommes féministes, car « plus les femmes sont libres, plus les hommes le sont ».

Une citoyenne engagée

Je serais raciste, quand j’ai écrit tant de fois, dit et répété pas plus tard que samedi dernier, dans cette fameuse interview sur BFM-TV, que je récuse le mot « race », qu’il n’y a pas, selon moi, de « race blanche » ou de « race noire », mais des êtres humains, auxquels il arrive d’avoir des couleurs de peau différentes ?

Oui, pour certaines et certains, pour nous, dont la couleur de peau est autre que blanche, naître, grandir, vivre s’apprend sous le joug d’un déterminisme discriminant. Non, en parler n’est pas être raciste. A la tête d’Ile-de-France en commun, mouvement d’union de la gauche écologiste citoyenne et engagée, je porte, pour les prochaines élections régionales, une alternative à la politique menée par la droite de Valérie Pécresse.

Je ne suis pas une femme politique au sens généralement entendu, je suis une citoyenne engagée, non encartée, qui tient à garder cette singularité. A l’automne 2020, j’ai indiqué à toutes celles et tous ceux qui me faisaient l’honneur de me rejoindre que ce rassemblement ne pourrait se faire qu’à trois conditions :

  • Que ce mouvement ne soit pas celui d’un seul mais de plusieurs partis de gauche, unis, aux côtés de citoyennes et citoyens dits « de la société civile ».
  • Qu’il soit de gauche, résolument de gauche, fièrement de gauche. Exclusivement de gauche.
  • Qu’il ait pour boussole les valeurs de la République. Nous sommes engagés pour que la promesse républicaine de Liberté, d’Egalité, de Fraternité soit tenue, pour toutes et tous. Et pour que la loi sur la laïcité, sa partition, éclaire chacun de nos pas.

Je laisse les voix opportunistes et destructrices de la droite et de l’extrême droite à leurs bruyantes furies. Bien certaine que « cette part jamais fixée, en nous sommeillante, d’où jaillira demain le multiple », comme nous y invite René Char, saura nous conduire, nous peuple de gauche, vers le chemin commun qu’il nous faut ouvrir, pour répondre, en responsabilité, aux urgences sociales, écologiques et de solidarité qui nous obligent.

Audrey Pulvar (Candidate Ile-de-France en commun à la présidence de la région Ile-de-France)

 

Retrouvez la tribune sur le lien suivant

Audrey Pulvar

À propos de

ÉcoFéministe à vélo/en métro. Adjointe d’@Anne_Hidalgo. Délégation Agriculture, Alimentation Durable, Circuits Courts de Proximité. #Climat #Biodiv #Paris 🌿🌍