La mesure du bien-être, toute une histoire !

Simon-Pierre Dulherm | 15 Février 2021

La mesure est un objet hautement politique : en matière de bien-être, la mesure sert autant à rendre compte qu'à rendre des comptes ; à cerner des phénomènes, des tendances aussi bien qu'à évaluer l'impact de l'action publique sur leur trajectoire. Prendre la mesure d'une situation, n'est-ce pas, après tout, commencer à la maîtriser ? 

La mesure est également un objet historique. La notion de bien-être n'est pas pareillement comprise et perçue à travers les âges. L'arrivée sur un plateau de développement dans les pays développés a modifié notre rapport au bien-être. Le mieux-être matériel a laissé place à d'autres considérations. L'idée de bien-être s'est étoffée, parfois aussi en s'hétérogénéisant. 

Nous vous proposons une rapide mise en perspective historique pour comprendre d'où nous venons, et alimenter la réflexion sur l'élaboration d'une définition collectivement partagée de la notion de bien-être, transposable en données. 

 

Quitte à caricaturer à l'excès, il convient de relever que longtemps, nous nous sommes contentés d'une approche fruste, réduite à la mesure de la richesse par habitant (Produit Intérieur Brut par tête ou PIB). Face à l'enrichissement matériel accéléré des économies occidentales, bien-être rimait avec croissance et pouvoir d'achat. 

Les cartes ont été rebattues à partir des années 1990, période où l'horizon d'une croissance robuste et durable s'étiole dans les économies avancées. Au sein de certaines instances internationales, comme l'Organisation des Nations Unies, on prend conscience que la focalisation sur le PIB par habitant masque la réalité plus complexe du bien-être et du développement. A cette époque, commencent à voir le jour des indicateurs synthétiques censés mieux capter la pluralité des dimensions de l'existence humaine. Cette première famille d'indicateurs se caractérise par une démarche pragmatique : elle propose de découper le concept étudié dans ces principaux aspects, de rattacher des données objectives et quantifiées à chacun de ses aspects puis de les agréger (après avoir harmonisé entre elles les données). L'approche culmine avec l'élaboration de l'Indicateur de Développement Humain (IDH). Comme son nom l'indique, l'IDH tente de déterminer le niveau de développement d'une région ou d'un pays à travers trois rubriques : revenu, santé et éducation. C'est un indicateur de performance relative, c'est-à-dire qu'il favorise les comparaisons entre régions ou pays. Mais, en tant que le bien-être repose sur le ressenti individuel, la parfaite correspondance d'un indicateur de développement avec cette perception subjective n'a rien d'évident. 

Aussi, au cours des années 2000, les recherches d'indicateurs pour saisir l'état du bien-être se sont tournées vers des approches plus subjectives. Elles ont donné lieu à des enquêtes sur le niveau de satisfaction personnelle dans la vie par exemple. Cette démarche a l'avantage de laisser aux individus le soin de décider eux-mêmes du contenu concret du bien-être, des indicateurs pertinents auxquels se rapporter pour l'évaluer. Cependant, elle compromet fortement la comparabilité des résultats en les conditionnant aux déterminations socio-économiques qui pèsent sur la construction des opinions individuelles. 

Dans les années 2010, les spécialistes ont tiré parti des deux décennies précédentes de tâtonnement pour mettre en place des approches hybrides, basées sur la co-construction participative des indicateurs pertinents à inclure dans la mesure du bien-être. Si elles constituent une synthèse utile de l'état de l'art en matière d'indices synthétiques, ces hybridations ne sont pas dénuées de contreparties : elles peuvent être coûteuses en temps et en moyens car il faut mobiliser largement la population et traiter les retours ; il y a toujours un arbitrage sur la question de savoir jusqu'où laisser la parole libre et à partir de quand le jugement d'experts doit intervenir pour structurer ls résultats participatifs ; enfin ces indices hybrides ne règlent pas la question de l'évolutivité de la définition du bien-être. 

 

C'est désormais vers l'avenir qu'il faut se tourner : que souhaiter pour le quatrième âge des indicateurs synthétiques ? Peut-être que cette décennie soit celle d'une plus étroite collaboration avec les décideurs publics, afin que la mesure du bien-être ne se contente pas de décrire le réel mais participe activement à son amélioration.